Sophie

Il y a 6 mois, Sophie a dit.
Gilles, le mari de sa sœur, lui a mis la main.

Depuis, on lui dit 
“Qu’elle fait toujours des histoires” 
“Que c’est pas le genre de Gilles”
“Qu’elle veut foutre la merde”
“Qu’à allumer tout le monde…”

Sa sœur lui parle plus
Ses parents à peine. 

Tout est froid. 

Elle n’aurait pas dû dire. 
Elle s’en veut 

Elle est 
triste, 

Elle pouvait pas ne pas le dire. 

Colère qui brule la gorge, le ventre. 

Elle sait qu’elle a pas inventé. 
La main sous sa jupe, qui serre sa cuisse, qui remonte, le regard de Gilles, sa respiration. 

C’était pas rien. 
C’était pas
“juste un geste maladroit”. 

Ses potes disent “t’as bien fait”-“prédateur”-”patriarcat”
Elle dirait pareil à leur place. 
C’est facile de dire ces mots-là. 

Ça la ronge tout ça. 

Elle leur en veut, puis elle s’en veut, ça tourbillonne. 
Et en même temps. 
C’est pas assez. 
Pas assez pour aller voir un psy, ou les flics. 

Sophie est allée voir la praticienne narrative. 

Là-bas elle a mis les mots 
sur ce qui avait traversé son corps à ce moment-là. 
Sur pourquoi elle avait parlé. 
Pas pour foutre la merde, non. 

La praticienne comprenait, 
Elles ont parlé de sa sœur, de sa mère,
de mamie aussi,
pendant longtemps. 

Sophie aimait beaucoup sa grand-mère. 
La praticienne a demandé ce que sa grand-mère aurait pensé de Sophie dans ce moment-là. 

Après les trois séances, 
Sophie a reçu une lettre de la praticienne narrative. 
Une lettre tendre signée de mamie. 

Ça lui a fait beaucoup de bien. 
Qu’elle soit là à nouveau, dans sa vie.

Elle a envoyé la lettre à sa sœur, en lui racontant pour la praticienne. 

Sa sœur a pas répondu. 

Sophie a passé Noël 
sans eux, 
c'était dur, 
mais ça ne l’a pas dévasté. 

Parce qu’elle sait qu’elle a bien fait,
dans sa lettre mamie avait écrit qu’ils avaient besoin de temps pour entendre ce qu’elle avait dit. 

Au printemps, Sophie est allée boire un café avec sa sœur. 
Elles ont reparlé de mamie et de leur enfance.
Elles ont ri, beaucoup. 

Sa sœur lui a dit qu’elle voyait un thérapeute avec Gilles. 
Que ça leur faisait du bien. 

Et puis, en partant, elle a serré Sophie fort dans ses bras. 
Et lui a dit 

                    merci. 


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